Cher Gael,
Je voulais t'écrire les mots que je n'ai pas su dire chez toi, avant-hier, à Grenoble, au milieu des tiens.
Je voulais te dire que tu m'avais ouvert bien des portes. Ces grands mots me font un peu peur mais je voulais rendre hommage à ta générosité, à ton sens de l'hospitalité.
Tu nous as accueillis à Prague. Dans la cour de Stepanska, en buvant un café, tu lisais chaque jour Lidové Noviny. Tu m'as parlé de Vaclav Havel. Les gens qu'on aime disent beaucoup de qui on est.
Tu m'as ouvert les portes de cet Institut Français de Prague. D'autres collègues ont su dire ta posture attentive et respectueuse envers tes partenaires, les apprenants et les enseignants, posture que tu gardas dans des contextes si divers. Je t'ai vu à l'oeuvre LAMP, j'ai vu ton enthousiasme et ta persévérance à assembler "Chants-sons français", tes relations entretenues avec précaution et sympathie avec les femmes de l'association des professeurs tchèques de français (SUV), Ta présence m'a énormément rassuré lors des universités d'été à Hradec Kralové, Podebrady ou Lisa nad Labem ou pendant ces missions à Olomouc ou Ostrava, quand nous prenions un solide petit déjeuner, dans des résidences étudiantes un peu vieillottes.
Tu m'as ouvert quelques portes de cette Bohême-Moravie dont tu étais issu, que tu chérissais et que tu voulais, pour ton propre compte, mieux comprendre. Et la littérature (Kundera qui t'occupa si continûment), le cinéma et la musique t'y aidaient. Tout aussi bien que ta grande affection pour ta belle-famille.
Plus tard, à intervalles irréguliers, parfois quelques années, j'ai mesuré ton implication profonde et renouvelée pour les choses de l'éducation en me partageant tes expériences, concrètement politiques, dans des établissements, de Grenoble ou du Maroc, de Varsovie et Budapest jusqu'à Saint Maur. Nous avions certes remarquablement échoué ensemble au concours de chef d'établissement (nous n'avions peut-être ni l'un ni l'autre une grande vocation de chef...) Mais tu avais compris, bien mieux que moi, la valeur d'un tel engagement. En dépit des pesanteurs, des agacements, des tensions dans les salles des profs, lors des rencontres parents/professeurs ou des réunions avec la hiérarchie, tu avais ta boussole. Tu as su ne pas perdre de vue le sens de cet engagement et tu l'as prolongé auprès de personnes en difficultés, de jeunes ou d'exilés. Tu ne pouvais te résoudre à prendre ta retraite, sans pour autant donner de leçons à d'autres plus fatigués et moins constants que toi.
Mais au bout du compte, la porte la plus importante que tu m'as ouverte, c'est celle de ta famille, celle de Zbraslav, celles de Grenoble par où nous sommes entrés dans le XXIème siècle, celles de BosKOvice, où enfants purent courir et jouer.
Les portes grande ouvertes de ton amour pour Lucie, pour Kiki, pour Step. Avec Christine nous nous étonnions parfois de ta dévotion ? Encore un mot trop fort... j'ai néanmoins le sentiment que cet amour a constitué comme une seconde colonne vertébrale. Et je dois te remercier de pouvoir continuer à aimer, dans les temps qui viennent (et tu ne seras jamais bien loin) Step, Kiki et Lucie.
J'ai, médiocre porteur, répété, pour la soirée cabaret du lycée français, le Lac des cygnes avec toi (et ta colonne vertébrale l'avait mal supporté).
Nous avons ri.
Tu as aimé manger des épis de maïs grillés à Podebrady.
Tu as aimé, Gael, le festnoz de Pleumeur Bodou même si tu n'avais pas souhaité faire de la voile avec moi à l'Ile-grande.
Je garderai en mémoire ton visage concentré et ta joie à partager avec nous cette pièce de musique (était-ce bien Stairway to Heaven ?) au dulcimer. Quelle impressionnante victoire sur la souffrance et l'angoisse. Merci de nous avoir donné la croyance que cette victoire est possible.
Merci pour toi.
merci Gael de m'avoir fait pleurer et de m'avoir permis ces larmes que j'aurais aimé verser, avant hier, à Grenoble, avec Christine, avec Cécilia et Manoel et Anjela aussi. Avec Step, avec Kiki et avec Lucie.